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Léonard Gianadda

80 ans d’histoires à partager

Du 24 mars au 20 novembre 2016 au Vieil Arsenal de la Fondation Pierre Gianadda
Marquer les 80 ans du fondateur de la Fondation Pierre Gianadda ? Un défi que nous avons tenté de relever sur les trois étages du Vieil Arsenal de la Fondation Pierre Gianadda. Une exposition et un livre qui retraçent les grandes étapes de la vie de Léonard Gianadda, du petit-fils d’émigré piémontais au mécène culturel et social.
A 20 ans, Léonard commence à se faire un nom grâce aux reportages qu’il publie dans le Nouvelliste et le Confédéré, et qu’il effectue en parallèle à ses études à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. A 40 ans, à la tête d’un bureau d’ingénieurs avec son associé Umberto Gugliemetti, il brille dans les affaires. A 60 ans, il reçoit moult récompenses et décorations pour son œuvre et sa Fondation qui vole de succès en succès grâce à des expositions prestigieuses.
Alors, quel programme pour les 80 ans et la suite ?

Du grand-père italien réfugié économique à l’Académie des Beaux-Arts
Le 23 août 1935, conformément à ses obligations de père, Robert Gianadda, entrepreneur à Martigny, se rend au bureau d’état-civil de la ville et y déclare la naissance de son fils Léonard. Dans son cahier des naissances, la sage-femme, Marie Arlettaz-Gay, note que l’événement s’est produit à 3 heures du matin. La maman, Liline Darbellay, a choisi d’accoucher de son deuxième fils à la maison.

Selon une pratique courante dans la communauté italienne, c’est le grand-père du nouveau-né qui le porte sur les fonts baptismaux. Baptiste Gianadda remplit ce rôle avec fierté.

Baptiste est né le 2 juillet 1876 à Curino, dans le Piémont, en Italie. Au village, la vie est très rude et la famille, avec cinq enfants, vit pauvrement. A 13 ans, Baptiste choisit de partir en Suisse pour chercher du travail et gagner sa vie. Manœuvre dans une entreprise vaudoise, il décide de ne pas en rester là et s’inscrit à des cours du soir à Lausanne pour apprendre le français, à dessiner, lire, écrire, et faire des calculs. Cette détermination lui permet d’ouvrir sa propre entreprise de maçonnerie une dizaine d’années plus tard et d’envisager de fonder une famille, ce qu’il fait avec Angiolina Chiocchetti, qu’il est retourné chercher à Curino.

Baptiste obtient sa naturalisation en 1916, signe qu’il a réussi à s’intégrer dans le monde valaisan. Vingt ans plus tard, son petit-fils Léonard fait ses premiers pas dans les rues de Martigny-Ville. Appliqué, consciencieux et bon élève, il termine ses classes primaires sans encombre, entouré de son frère aîné Jean-Claude, de Pierre et de Madeleine. Le chanoine Gabriel Pont conseille alors à sa cousine Liline d’envoyer les garçons au collège, pour qu’ils entament des études secondaires. Jean-Claude part à Schwyz, Léonard à Saint-Maurice. L’étape de l’internat, à une quinzaine de kilomètres de la maison, se révèle éprouvante pour le jeune garçon qui vient de fêter ses onze ans et n’a jamais quitté sa famille. Léonard s’ennuie ferme de la maison. Du coup, le premier trimestre n’est pas brillant. Au palmarès de Noël, il se retrouve au fond du grand peloton de 43 élèves. Puis, les matières se laissent apprivoiser ; il finit l’année dans le trio de tête de la classe. L’année suivante, il récolte les premiers lauriers de sa carrière. Le chanoine Amédée Allimann, son maître principal et enseignant de latin et de français, écrit à ses parents une lettre que chaque géniteur rêverait de recevoir : «Réjouissant progrès : Léonard obtient le 1er rang. Félicitations… ce qui ne peut pas dire, cependant, qu’il peut se reposer sur ses lauriers. Les talents dont Dieu l’a doté exigent de lui un travail proportionné […] Il peut et doit faire de sa vie quelque chose de grand et de beau. »

Les années passent, avec des succès remarqués en instruction religieuse, histoire, anglais et mathématiques. Pour échapper à l’enfermement forcé de l’internat, Léonard trouve rapidement des parades astucieuses : il intègre le Petit chœur du Collège, les scouts valaisans, collectionne avec passion les timbres, participe aux Jeunesses musicales de Saint-Maurice. Et, après un premier voyage familial à Rome et Naples en 1950, il se lance, le temps des vacances scolaires, dans des périples en solitaire : Italie, Amérique, Autriche, Yougoslavie, Grèce … Le jeune étudiant timide se transforme peu à peu en journaliste puis photoreporter habile et entreprenant, heureux de découvrir d’autres contrées et d’autres cultures. Sa maturité classique en poche, il opte pour des études d’ingénieurs à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, tout en poursuivant ses voyages centrés sur des photoreportages. Il balance entre la vie de bohème du journaliste et la vie plus rangée de l’ingénieur… jusqu’à la rencontre décisive avec Annette Pavid, en 1957. Son cœur ne fait qu’un bond devant la belle réceptionniste de l’Office de tourisme de Lausanne à qui il vient montrer ses photographies de Georges Simenon. Après un grand voyage autour de la Grande Bleue avec son frère Pierre et l’ouverture, à Martigny, d’un bureau d’ingénieurs avec un ami d’étude, Léonard épouse Annette. Deux fils naissent de leur union : François en 1963 et Olivier en 1965. La famille et les affaires se portent bien.

Quarante ans plus tard, Léonard Gianadda est élu membre de l’Académie des Beaux-Arts. Mais comment un ingénieur de Martigny a-t-il pu devenir membre de l’Institut de France ?

De l’immeuble de 16 étages à la Fondation Pierre Gianadda
Au début des années 1970, Léonard Gianadda envisage de construire la tour Belvédère – seize étages et septante-deux appartements – à la périphérie de la ville, près de l’amphithéâtre romain. Les plans sont mis à l’enquête et le terrain, en zone historiquement sensible, fait l’objet de fouilles archéologiques approfondies. Aux nombreuses pièces de monnaies antiques qui apparaissent sous deux mètres de limon succède l’apparition, émouvante, des vestiges d’un temple gallo-romain. Cette découverte inopinée et d’importance nationale, trouble les plans de l’ingénieur sensible au patrimoine historique et culturel. Alors que le permis de construire est accordé avec le droit de raser les vestiges, Léonard Gianadda se demande comment il pourrait conserver ce sanctuaire indigène, car il ne peut se résoudre à le détruire.

Un concours de circonstances que seule la vie est capable de produire va décider pour lui. Les années 1970 sont marquées par une série de deuils dans la famille de Léonard : 1972, décès de son père Robert ; 1973, décès de sa mère Liline ; 1976, décès de Pierre. Ce dernier évènement, tragique, survient au moment où Léonard caresse l’idée de créer un musée archéologique autour du temple. L’attachement qui le liait à son petit frère le décide rapidement à lier la création d’un musée à celle d’une fondation en souvenir de Pierre. Le projet de la tour est définitivement abandonné et, six mois plus tard, des plans sont établis et des statuts élaborés pour la création de la ‘Fondation Pierre Gianadda’. Un an et demi après la signature de l’acte de constitution, l’espace est inauguré. Léonard déclare alors :
« Aujourd’hui une page se tourne ; des projets deviennent réalité. Après des mois de travail, de soucis, de joies, mais aussi de peine, nous arrivons au terme d’une étape. […] Il y a quarante ans aujourd’hui même naissait mon frère Pierre. C’était le 19 novembre 1938. Je ne m’en souviens pas, je n’avais que trois ans. Par contre, je me souviens comment nous avons grandi ensemble et combien c’était un frère merveilleux. Nous nous sommes toujours entendus comme deux larrons en foire pour faire les quatre cents coups. Parfois nos avis divergeaient mais nous nous retrouvions toujours. Nous nous appréciions et nous nous aimions. […] Entre nous il y avait une complicité merveilleuse et des liens que la brusque et tragique disparition de notre papa et de notre maman avait certainement resserrés. »

Au cours des quarante ans qui suivent, les buts de la Fondation sont spectaculairement mis en œuvre : a) Perpétuer le souvenir de Pierre Gianadda ; b) Assurer la conservation et la mise en valeur des vestiges du temple gallo-romain découvert en 1976 à Martigny ; c) Offrir les espaces nécessaires à la présentation d’objets archéologiques découverts à Martigny afin de constituer le Musée gallo-romain ; d) Utiliser à des fins culturelles les biens de la Fondation ; e) Contribuer d’une façon générale à l’essor culturel et touristique de Martigny.

Désireux de rendre la fondation vivante et dynamique, en homme habile et intuitif, Léonard Gianadda réussit à tisser au fil des ans des liens forts avec des personnalités du monde de l’art et de la musique. Le plus souvent, les rencontres professionnelles débouchent sur de belles amitiés. De grands noms apparaissent dès lors à l’affiche du programme de la Fondation : les Nikita Magaloff, Maurice André, Teresa Berganza, Isaac Stern ou Cecilia Bartoli, se produisent au milieu des Picasso, Rodin, Giacometti, Modigliani, Degas, Matisse, Manet, Van Gogh ou Chagall. Un trésor inespéré et précieux pour le développement de Martigny. Parallèlement, Léonard met également à l’honneur les artistes valaisans et suisses, que ce soit aux cimaises du musée, dans le parc ou encore, dès 1994, sur les ronds-points de la ville.

Du mécénat culturel aux œuvres sociales
Au début de l’année 2014, la Fondation Pierre Gianadda franchit le cap des neuf millions de visiteurs. Elle est maintenant en bonne route pour le dix millionième. Nous pourrions en rester là et conclure que le maître des lieux a bien géré sa fondation, qu’il a, grâce à un travail incessant, su lui donner une place de premier plan parmi les institutions de renommée internationale. Cela est à la fois incontestable, remarquable et pour tout dire exceptionnel.
Mais ce n’est pas tout. Un élément manque encore au tableau. Conscient que ‘la dernière chemise n’a pas de poche’ et qu’amasser beaucoup d’argent rien que pour soi n’apporte décidemment pas le bonheur, Léonard Gianadda a plus d’une fois soutenu des projets qui lui tenaient à cœur, dans toutes sortes de secteurs. Il finance ainsi, dans son domaine de prédilection, la restauration de la tombe de Modigliani au cimetière du Père Lachaise à Paris, celle du décor du théâtre juif de Chagall, la réalisation de dix-sept vitraux d’Hans Erni pour la chapelle protestante de Martigny et la rénovation complète de la chapelle de La Bâtiaz, mais aussi la transformation de la Villa Morand Les Acacias, en centre d’accueil pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Les exemples de dons et d’aides ne manquent pas au cours des ans. L’année 2010 marque toutefois un nouveau tournant dans la vie du mécène. Aux côtés de son épouse Annette, et avec l’accord de ses enfants François et Olivier, Léonard Gianadda crée une seconde fondation, cette fois à but social, la Fondation Annette & Léonard Gianadda. Elle se concrétise dans un bâtiment qui met en synergie une crèche, des logements pour personnes âgées et des appartements classiques. La totalité des loyers sont reversés à la Fondation, qui se charge d’aider ponctuellement les personnes et familles nécessiteuses de Martigny.

Parallèlement, l’entrepreneur dote ses fondations de plusieurs immeubles – Floréal, Les Clématites, puis il construit Les Colombes et, actuellement, Les Oliviers – qui sont destinés à favoriser la pérennité des deux fondations. Une manière d’anticiper ‘l’après Léonard Gianadda’ et de ne pas abandonner complètement à leur destin les œuvres qu’il a poursuivies pendant des décennies.

Qu’ajouter de plus ? Les honneurs sont là, avec son lot de médailles, les reconnaissances locale et internationale également, le Musée gallo-romain et le parc de sculptures se sont bien enrichis depuis 1978. Et puis, le passé du jeune photoreporter a contribué à apporter un nouveau regard sur celui qu’on pensait être passé du béton à la peinture sans transition. Bien sûr, rien n’est définitivement acquis et des regrets existent certainement, mais de belles pages ont été écrites, parfois dans la souffrance et l’incompréhension. Elles sont à notre portée, mais il faut apprendre à les voir pour les apprécier à leur juste valeur.

« Il fallait être un peu Italien pour faire ce que j’ai fait » confiait-il récemment à un journaliste de la télévision. D’autres raisons sont aussi évoquées, qui ne sont ni plus ou ni moins explicatives. Mais est-ce possible de tout expliquer, tout comprendre ? Une place, parfois grande, doit être laissée au hasard, à la surprise… Nous vous invitons donc à venir à la rencontre de Léonard à l’Arsenal de la Fondation Pierre Gianadda, pour partager avec lui ce premier bilan d’une vie remplie, exigeante et pénétrée d’une certaine folie, pour ne pas dire d’une folie certaine...

Sophia Cantinotti, Jean-Henry Papilloud
Commissaires de l’exposition