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Edouard Vallet: L'art d'un regard

17 novembre 2006 – 4 mars 2007
ouvert tous les jours de 10 h à 18 h

Nul ne se doutait qu’un jour le peintre graveur genevois aurait les honneurs des cimaises de la Fondation Pierre Gianadda. Voici trente ans, il était l’hôte du Manoir de la Ville de Martigny, à la faveur d’une rétrospective itinérante commémorant le 100e anniversaire de sa naissance. L’occasion est aujourd’hui donnée de le faire découvrir à une nouvelle génération, tout en rafraîchissant le souvenir de ceux qui s’étaient ressourcés en admirant des œuvres marquées au coin de l’authenticité.
Représentant majeur de l’art suisse du début du XXe siècle, Vallet figure en bonne place dans les collections des musées et fondations de renom de notre pays ; quelques amateurs avisés possèdent des ensembles représentatifs et les acquéreurs potentiels ne manquent pas pour qui suit les ventes aux enchères. Certes peu de Vallet y sont offerts, mais sa cote est en constante progression. Les nombreuses expositions personnelles, du vivant de l’artiste ou post mortem, ne sont toutefois pas parvenues à ancrer son nom dans la mémoire collective. Hodler, Vallotton, Cuno Amiet, Giovanni Giacometti, Segantini brillent par leur notoriété, l’homophonie Vallet-Valais aurait-elle porté préjudice au chantre du Vieux-Pays en banalisant son patronyme d’origine dauphinoise ? La parution récente du catalogue raisonné de l’œuvre peint, documenté par l’historien d’art Bernard Wyder avec le concours de Jacques Dominique Rouiller, commissaire de la présente exposition, devient un argument de promotion indiscutable.

Une passion à décrire, à forer les êtres et les choses…

Près de quarante ans séparent les premières études de main de la grand-mère maternelle de l’artiste de la toile inachevée de 1928, propriété de la Confédération, montrant Valère et Tourbillon. Hormis la maîtrise acquise au fil du temps, force est de constater qu’Edouard Vallet manifeste dès les débuts – nous sommes alors en 1892 – non seulement de l’application mais une réelle passion à décrire, à forer les êtres et les choses. Elle ne le quittera plus. Tout au long de son itinéraire artistique, c’est avec un égal bonheur qu’il s’exprime à travers le dessin, le pastel, la peinture à l’huile, la gouache, l’aquarelle ou la gravure. A propos de cette dernière technique, mentionnons qu’un certain nombre d’eaux-fortes seront tirées dans l’enceinte même de l’exposition, à partir des cuivres originaux, sur la presse que Vallet ne tarda pas à installer dans son atelier de Vercorin, ayant acquis en 1912 sur le haut plateau une maison encore en mains de la famille.

Vallet de la ville et des champs

L’exposition de Martigny est faite d’une succession de coups de cœur qui constituent néanmoins d’inestimables jalons dans le parcours de celui qui se disait né sous une bonne étoile… L’apprentissage de la gravure sur bois, sous la houlette d’Alfred Martin, lors de son passage écourté à l’Ecole des arts industriels, lui donne de solides armes dans le registre de l’illustration. Vallet est de la ville et des champs, avec toutefois une prédilection pour l’évasion que lui garantissent ses nombreux périples dans la campagne genevoise et au-delà. Comme maints tableaux le montrent, il s’intéresse beaucoup à la figure humaine, aux enfants si tendrement évoqués, aux vieillards dont les visages traduisent une existence souvent difficile. Pareillement, les artisans, les personnages en tout genre sollicitent son attention. Le jeune artiste donne de la grandeur à ceux qu’on se borne à qualifier de petites gens. Les lieux clos ne lui sont pas étrangers, il visite et image granges, écuries, caves, pressoirs, séjours campagnards forcément rudimentaires. Alternance donc d’intérieurs et d’extérieurs ; les jardins sont un thème récurrent, parfois nimbé d’un romantisme désuet qui ne durera pas.

Dimanche matin 1908-1909 est l’œuvre phare et prémonitoire de la rétrospective martigneraine. Elle est en même temps une œuvre charnière, résumant le passé et préfigurant l’avenir. La venue de Vallet à Hérémence en 1908 constitue un choc. Gageons que la découverte de Rome et de Chioggia en 1905 lors d’un périple en Italie en fut un autre. Les huiles et pastels exécutés dans la péninsule marquent déjà un tournant dans la manière de peindre, qui devient plus personnelle. Mais c’est à partir d’Hérémence que Vallet donnera sa pleine mesure. Auparavant sa fréquentation assidue de la nature, avec l’épisode du jardinier philosophe découvert au bord de l’Arve à Genève avec lequel il se lie d’amitié, le fait naître au monde qui l’entoure. Son caractère entier, tout de ténacité, d’opiniâtreté, d’humilité, de droiture, de volonté, porte en lui aussi une part de féminité. Il aura vécu dans un univers exclusivement féminin : l’aïeule déjà citée, ses deux sœurs, sa première et sa seconde épouses, ses trois filles. Rudesse et douceur vont donc cohabiter chez lui. Les coups du sort ne l’épargneront pas : il a tout juste un an lorsque son père, à la tête d’une chemiserie prospère sur la place de Genève, décède. En 1905, il revient d’Italie, victime du typhus ; treize ans plus tard, il a la douleur de perdre Marguerite, sa première compagne, femme peintre au talent prometteur. Ne pas l’intégrer à l’exposition aurait été une grave méprise, d’autant que tous deux furent sur le motif lors de leur séjour à Riod entre 1911 et 1912. A la Fondation, quelques-unes des toiles de Marguerite évoquent cette période assurément heureuse. Même un autoportrait d’elle est à la cimaise face à ceux, nombreux, d’Edouard Vallet. A travers cette galerie de portraits de l’artiste par lui-même, on découvre le bleu de ses yeux, l’épaisseur que prend le personnage au fil du temps, son vécu et l’évolution de son style. Passionnante leçon que cette introspection !

Un précieux ethnologue

Vallet et sa famille partageront leur existence entre Genève et le Valais, gardant un domicile dans la Cité de Calvin et n’hésitant pas à transhumer sur sol valaisan avec des points de chute à Ayent, Savièse, Vercorin, Sion. Nous naissons sans savoir que nous perdrons ceux que nous aimons. La naissance et la mort sont largement présentes chez Vallet avec la représentation de baptêmes, des scènes de maternité ou d’enterrement. Il ne se limitera pas à la gravité, Jour de fête vient à point nommé rappeler que le peintre s’associe pleinement à la joie manifestée des paysans. Son illustration, entre autres, du quotidien montagnard, à travers ses rites et jusque dans son intimité, fait de lui un précieux ethnologue. Contrairement à d’autres artistes, il ne cédera jamais à l’anecdote ou au folklore, demeurant en prise directe avec l’événement. C’est aussi dans le paysage que Vallet s’investira corps et âme, se confrontant à la montagne magique tant à Vercorin que dans la plaine du Rhône ou à Riod. La montagne en automne, Le matin à la montagne ou La montagne en hiver, La terre sont des exemples du genre. Au caractère monumental, opposons ses délicates natures mortes qui interviennent plusieurs fois dans son œuvre comme des espaces libératoires. Il en est de même lorsqu’il conjugue à l’envi les javelles du temps des moissons, les sous-bois ou des morceaux choisis de nature sauvage.

Le 1er mai 1929, il s’éteint dans la Villa Susana près d’Onex, des suites d’une grave et longue maladie, contractée lors d’un séjour dans le val d’Hérens. Les hommages seront nombreux, la stature de l’artiste n’échappant à personne dans le monde qui est le sien. Raviver son souvenir était donc dans l’ordre des choses.


Commissaire de l’exposition : M. Jacques Dominique Rouiller

Le catalogue de l’exposition Edouard Vallet (256 pages) reproduit en couleurs toutes les œuvres exposées. Prix de vente CHF 45.-- (env. € 30.--).

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